„le plus pressé, c’était le jardin“ oder landlust im 19. jh. / ‘bouvard et pécuchet’ von gustave flaubert

„Nous y voilà donc! Quel bonheur! Il me semble que c’est un rêve!“

Bien qu’il fût minuit, Pécuchet eut l’idée de faire un tour dans le jardin. Bouvard ne s’y refusa pas. Ils prirent la chandelle, et l’abritant avec un vieux journal, se promenèrent le long des plates-bandes. Ils avaient plaisir à nommer tout haut les légumes: „Tiens! des carottes! Ah! des choux.“

Ensuite, ils inspectèrent les espaliers. Pécuchet tâcha de découvrir des bourgeons. Quelquefois une araignée fuyait tout à coup sur le mur; – et les deux ombres de leur corps s’y dessinaient agrandies, en répétant leurs gestes. Les pointes des herbes dégouttelaient de rosée. La nuit était complètement noire; et tout se tenait immobile dans un grand silence, une grande douceur. Au loin, un coq chanta.

[…]

Puis ils se mirent à la croisée, pour voir le paysage.

On avait en face de soi les champs, à droite une grange, avec le clocher de l’église, – et à gauche un rideau de peupliers.

Deux allées principales, formant la croix, divisaient le jardin en quatre morceaux. Les légumes étaient compris dans les plates-bandes, où se dressaient, de place en place, des cyprès nains et des quenouilles. D’un côté, une tonnelle aboutissait à un vigneau, de l’autre un mur soutenait les espaliers; – et une claire-voie, dans le fond, donnait sur la campagne. Il y avait au delà du mur un verger, après la charmille un bosquet, derrière la claire-voie un petit chemin.

[…]

Les deux Parisiens désiraient faire leur inspection, […]

Ils s’en revinrent par la cavée, sous une avenue de hêtres. La maison montrait, de ce côté-là, sa cour d’honneur et sa façade.

[…]

Les quatre chambres au premier s’ouvraient sur le corridor qui regardait la cour. Pécuchet en prit une pour ses collections; la dernière fut destinée à la bibliothèque; et comme ils ouvraient les armoires, ils trouvèrent d’autres bouquins, mais n’eurent pas la fantaisie d’en lire les titres. Le plus pressé, c’était le jardin.

Bouvard, en passant près de la charmille, découvrit sous les branches une dame en plâtre. Avec deux doigts, elle écartait sa jupe, les genoux pliés, la tête sur l’épaule, comme craignant d’être surprise. – „Ah! pardon! Ne vous gênez pas!“ Et cette plaisanterie les amusa tellement que vingt fois par jour pendant plus de trois semaines, ils la répétèrent.

Cependant, les bourgeois de Chavignolles désiraient les connaître – on venait les observer par la claire-voie. Ils en bouchèrent les ouvertures avec des planches. La population fut contrariée.

Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur la tête un mouchoir noué en turban, Pécuchet sa casquette; et il avait un grand tablier avec une poche par devant, dans laquelle ballottaient un sécateur, son foulard et sa tabatière. Les bras nus, et côte à côte, ils labouraient, sarclaient, émondaient, s’imposaient des tâches, mangeaient le plus vite possible, – mais allaient prendre le café sur le vigneau, pour jouir du point de vue.

S’ils rencontraient un limaçon, ils s’approchaient de lui, et l’écrasaient en faisant une grimace du coin de la bouche, comme pour casser une noix. Ils ne sortaient pas sans leur louchet, – et coupaient en deux les vers blancs d’une telle force que le fer de l’outil s’en enfonçait de trois pouces. Pour se délivrer des chenilles, ils battaient les arbres, à grands coups de gaule, furieusement.

Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon – et des pommes d’amour qui devaient retomber comme des lustres, sous l’arceau de la tonnelle.

Pécuchet fit creuser devant la cuisine, un large trou, et le disposa en trois compartiments, où il fabriquerait des composts qui feraient pousser un tas de choses dont les détritus amèneraient d’autres récoltes, procurant d’autres engrais, tout cela indéfiniment; – et il rêvait au bord de la fosse, apercevant dans l’avenir, des montagnes de fruits, des débordements de fleurs, des avalanches de légumes. Mais le fumier de cheval si utile pour les couches lui manquait. Les cultivateurs n’en vendaient pas; les aubergistes en refusèrent. Enfin, après beaucoup de recherches, malgré les instances de Bouvard, et abjurant toute pudeur, il prit le parti „d’aller lui-même au crottin!“

[…]

Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids. Ils s’installèrent dans la cuisine, et faisaient du treillage; ou bien parcouraient les chambres, causaient au coin du feu, regardaient la pluie tomber.

Dès la mi-carême, ils guettèrent le printemps, et répétaient chaque matin: – „Tout part.“ Mais la saison fut tardive; et ils consolaient leur impatience, en disant: – „Tout va partir.“

Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnèrent beaucoup. La vigne promettait.

Puisqu’ils s’entendaient au jardinage, ils devaient réussir dans l’agriculture; […]

gustave flaubert, ‚bouvard et pécuchet‘, posthum veröffentlicht, paris, 1881.

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